Feu orange

Bily López

Plus de cent cinquante jours se sont écoulés depuis cette quarantaine infâme et dépassée. Il s’agit donc, dirait-on, d’une centcinquantaine, sans compter ce qui s’y ajoute quotidiennement. Les perspectives sont loin d’être encourageantes. Après l’agitation, la peur et l’urgence, il semblerait bien qu’il soit enfin temps d’être pessimistes, munis cette fois d’arguments un peu plus solides.

Photo by cottonbro on Pexels.com

Premièrement, l’aspect médical, biologique, disons scientifique. Nous ne connaissons pas encore parfaitement les effets du virus, ses interactions, ses séquelles. La symptomatologie de la maladie se divise de plus en plus dans différentes directions, qui ne sont pas entièrement déterminées, et encore moins prévisibles. Les recherches se poursuivent, mais peu d’entre elles sont concluantes. Bien que différentes pistes de vaccins soient déjà annoncés, la question semble loin d’être résolue. De nombreuses recherches sérieuses suggèrent que la fin n’est pas proche.

Deuxièmement, la gouvernementalité. Les effets biopolitiques les plus scandaleux et spectaculaires, qui sont à la fois les plus immédiats et les plus inoffensifs, sont déjà visibles. La crise dans certains secteurs de l’économie, le confinement, la redistribution des formes et des espaces de travail, l’exploitation des secteurs les plus vulnérables de la société, l’abandon à leur sort létal de différents groupes de population, la répartition stratégique des mesures sanitaires, le suivi des contagions grâce à divers instruments, le contrôle massif des voyages et des déplacements, les restrictions du vivre-ensemble, la réorganisation du système éducatif, le renforcement de la sécurité dans les lieux publics, le changement des habitudes d’hygiène, tout cela en plus d’un long etcétéra ; toutes sont des mesures qui ont rendu explicite le sens biopolitique de la gouvernementalité contemporaine. Bien que ce ne soit là rien de nouveau, il est pertinent d’envisager le durcissement potentiel de ces mesures dans un futur proche; la détérioration économique de différents secteurs se poursuit sans s’arrêter, et compte tenu du probable regain de force de la maladie dans les prochains mois, ces mesures bien pourraient s’intensifier.

Troisièmement, l’imminence de la mort. Il est maintenant clair que, du moins au Mexique, toutes ces mesures n’ont pas eu pour finalité première d’éviter la mort, mais plutôt de prolonger, de rendre léthargique, afin que le système de santé ne collapse pas. Il s’agit en fait d’une administration de la vie et de la mort. Certains gouvernements l’ont fait de façons plus graves que d’autres. Tout au plus, cette mesure aura offert un espoir que chaque patient ait la possibilité d’être hospitalisé, bien que cela ne garantisse pas sa survie. Elle aura également ouvert la possibilité à certains gouvernements de se vanter de leurs chiffres, toujours inventés. Cependant, mourir du COVID-19 reste une menace au coin de la rue, et il est bien connu que de nombreux hôpitaux ont dépassé leurs capacités d’accueil. La mort semble de plus en plus proche. Bien que les chiffres, selon les données officielles, aient commencé à diminuer, la menace est toujours présente, dans le magasin, sur le marché, dans les colis reçus, dans la monnaie qui est retournée lors d’un paiement.

Finalement, la pensée. La production théorique autour de la pandémie à différents endroits du monde a considérablement diminué. Au cours des premiers mois, de nombreuses perspectives ont essayé d’analyser l’évènement, en passant par la philosophie, l’économie, la sociologie, les études de genre, la pédagogie, la biologie, la politique, l’esthétique, les statistiques, etc. Avec tout son clair-obscur, la production était remarquable, stimulante. La diminution de cette production est, en ce sens, quelque peu préoccupante. Bien sûr, cela peut être expliqué de différentes manières, mais aucune d’entre elles n’est vraiment concluante, cependant le plus alarmant dans tout cela, c’est précisément que cette diminution est due au fait que même les penseurs les plus perspicaces se laissent envelopper par ce qui, au Mexique, a été désigné comme la nouvelle norme.

Après cinq mois de pandémie – c’est-à-dire d’angoisse, d’épuisement, de douleur et d’exténuation totale – le danger s’est multiplié. Le feu est passé du rouge à l’orange, et ce, uniquement pour sauver l’économie, si profondément liée à la vie dans nos sociétés capitalistes et biopolitiques. Il ne s’agit plus tellement du virus en lui-même, ni de la maladie qu’il provoque, ni même du contrôle, de la discipline ou de la proximité permanente de la mort – même si tout cela est toujours là, bien installé- il s’agit dorénavant plutôt des conditions dans lesquelles les sociétés du monde entier ont été placées, de ce qui est devenu évident à travers elles et à travers de la manière dont nous les gérons.

En ce qui concerne le premier, la situation est claire. Le virus et la maladie ont placé les gouvernements dans une situation de contrôle et de vigilance des citoyens plus grands que d’habitude, extrapolant ainsi les pouvoirs qu’ils s’étaient déjà arrogés. Les préoccupations exprimées par Agamben dans ses premiers articles peuvent presque être acceptées. Cependant, le vrai danger n’est pas là. L’un des oublis les plus fréquents lorsque l’analyse du pouvoir de Foucault est utilisée est que le penseur français avertit à de nombreuses reprises que parler du pouvoir est en réalité une stratégie d’analyse malheureuse, car ce qui est compris comme pouvoir n’est pas cette entité unique et abstraite que possèderait un individu ou un groupe d’individus, mais plutôt ces exercices singuliers aux origines et effets multiples dont les significations ne sont pas toujours faciles à déterminer. Tout pouvoir génère ses résistances, c’est-à-dire de nouveaux pouvoirs qui le confrontent à des exercices spécifiques. En ce sens, les exercices de pouvoir sont développés comme des réseaux ou des mailles qui entrelacent différentes lignes de force à partir desquelles des situations spécifiques peuvent être expliquées. Et bien qu’il soit possible de prévenir certaines circonstances de domination, elles n’opèrent jamais dans l’abstrait ou dans la solitude, sans autres pouvoirs ou résistances qui le permettent. C’est là le vrai problème, aujourd’hui. Bien que les gouvernements aient étendu leurs dispositions et leurs domaines, leurs effets ne peuvent s’expliquer sans prendre en compte la manière dont la population y a réagi. Le confinement, la peur, l’isolement et la précarité sont bien dangereux en l’absence de pratiques et de discours qui les confrontent de façon efficace, au-delà de la peur paralysante ou de la désobéissance irresponsable et du manque d’empathie.

Ce qui est devenu évident dans cette situation, c’est une série de divisions factuelles dans l’ordre social qui, si la situation venait à s’aggraver, risqueraient bien d’entraîner des radicalisations non négligeables. On l’a vu dès le début de ce qui était alors considéré comme une quarantaine. Accumulation de produits médicaux et d’hygiène, achats de panique, manque de sensibilité aux besoins des autres. Cette tendance se poursuivit pendant le confinement; tandis qu’un secteur de la population essayait de respecter le confinement, d’autres n’ont eu d’autre choix que de poursuivre leur travail, considéré comme essentiel. D’autres secteurs se sont consacrés à nier l’existence du virus, à sortir sans masques, à organiser des fêtes et des réunions sans la moindre trace de responsabilité ou d’empathie, ou encore à attaquer des personnels de santé de différentes et innommables façons. Ce qui s’est donné à voir pendant tout ce temps, entre autres choses, c’est le manque général de sens de la communauté; l’égoïsme récalcitrant et excessif, le manque de solidarité, d’empathie et de bon sens. Cela a permis l’émergence de certaines polarisations qui, si la situation venait à s’aggraver, risquerait bien d’entraîner l’éclosion de la haine et du désir de punition.

Il y a donc bien des raisons d’être pessimistes et il est impossible de leur tourner le dos. Cependant, nous avons besoin – comme le voulait Nietzsche- d’un pessimisme de la force qui ne se perd pas dans la peur, le ressentiment ou la rancœur. Nous avons besoin, peut-être plus que jamais, de force, de joie, d’affirmation de vie. La situation ne facilite pas les choses. Peut-être que ce qui devrait occuper toute notre attention en ce moment n’est pas tellement la question de comment continuer à vivre dans la nouvelle normalité, ou comment rester en vie et productif, mais plutôt de comment nous allons faire face à la situation dans un avenir immédiat, de quelles stratégies devrions-nous inventer pour ne pas sombrer dans la solitude, la tristesse, la haine, l’abandon ou le ressentiment. Différents forums universitaires ont commencé à insister là-dessus. En fait, une bonne partie de l’impulsion qui nous a poussés à poursuivre nos travaux académiques en ligne, à voir avec empathie et accompagnement de nos élèves avec la réalisation de programmes universitaires. Paulina Rivero, par exemple, n’a cessé de proposer des lignes directrices issues de l’éthique dans sa chronique dans Milenio, parlant de solitude, de mort, de soins, de douleur de l’autre, de sentiments d’injustice et d’inégalité face à la pandémie. Helena Chávez Mac Gregor en a fait de même depuis l’esthétique et la politique dans une série de conversations qui peuvent être suivies sur la chaîne YouTube SOMA Summer et, récemment, dans un autre programme de conversation appelé Cuidado y distanciamiento ou encore Una serie de pláticas en el encierro, financé par l’Institut de recherche esthétique de l’UNAM. Dans ce projet, pensarlapandemia.com, différentes idées ont également été développées dans le sens du soin d’autrui. Nous devons insister dessus.

Le soin. Prendre soin de soi et des autres. L’empathie, l’accompagnement. Il est nécessaire de comprendre que nous souffrons tous de la situation, à des degrés divers, et que nous devons non seulement survivre au virus, mais également à ce qu’il a déclenché en nous et chez les autres. Nous devons trouver un moyen de produire des relations heureuses, actives, fortes qui nous permettent de nous réorganiser, de nous retrouver et de nous reconstruire face à la situation pandémique, mais également au-delà. Il est temps de réinventer nos manières d’aimer et de prendre soin. Peut-être plus que jamais, la micropolitique est devenue une nécessité. Il faudra l’analyser rigoureusement.

Mexico, le 20 août 2020.

Références :

MiércolesDeSoma, YouTube, subido por Chávez Mac Gregor, Helena, junio de 2020, https://bit.ly/2EoFTcx

Chávez Mac Gregor, Helena, “Cuidado y distanciamiento. Una serie de pláticas en el encierro”, Instituto de Investigaciones Estéticas UNAM, 19 de agosto de 2020, https://bit.ly/2COl6iq

Responder

Por favor, inicia sesión con uno de estos métodos para publicar tu comentario:

Logo de WordPress.com

Estás comentando usando tu cuenta de WordPress.com. Cerrar sesión /  Cambiar )

Google photo

Estás comentando usando tu cuenta de Google. Cerrar sesión /  Cambiar )

Imagen de Twitter

Estás comentando usando tu cuenta de Twitter. Cerrar sesión /  Cambiar )

Foto de Facebook

Estás comentando usando tu cuenta de Facebook. Cerrar sesión /  Cambiar )

Conectando a %s