COVID-19: les philosophes et la philosophie

Bily López

Suite à la pandémie, les opinions de certains philosophes mainstream se sont popularisées sur les réseaux sociaux. Ce flux d’informations a été franchement décevant.

D’une part, parce que ce que les portails d’information, les réseaux sociaux et certains collègues entendent par « philosophes » et « philosophie » se résume généralement au noyau très réduit d’hommes européens qui pensent depuis leur condition privilégiée.

Judith Butler

D’autre part, la majorité de ces penseurs, qui pensent depuis le paradigme biopolitique, semblent se délecter de cette pandémie : une aubaine, l’exemple parfait illustrant qu’ils ont toujours eu raison, que leur théories étaient correctes.

Un autre aspect contribuant à ce sentiment de déception générale, se trouve dans le fait que même les débats entre ces philosophes semblent avoir pour seul objectif la démonstration du fait qu’ils ont raison, et non pas la recherche de nouveaux modèles, normes ou exemples, qui nous permettent à tous et à toutes de faire face à cette crise. La déception se confirme d’autant plus lorsque sont publiées des compilations (dans des livres ou des articles) de textes au sujet de ce que les philosophes disent de la crise, de ce qui les inquiète, de ce qu’ils prévoient pour le futur proche.

En effet, leurs textes semblent bien incapables d’abandonner leur fatalisme, la domination, l’apocalypse et les exercices de pouvoir. Leur seul pari semble être celui de continuer à insister là-dessus, à insister sur leurs descriptions ad nauseam; ces discours semblent en effet être largement acceptés par la communauté philosophique (ainsi que le reste des internautes) sans aucune distance critique. Il semblerait donc qu’il n’y ait rien de plus à dire, puisque ceux-là qui parlent sont les spécialistes.

Au vu de cette situation, il est important de se rappeler que la philosophie, au-delà de sa prétention universaliste, est toujours un exercice singulier et situé dans des contextes spécifiques dont les origines doivent être prises en compte afin de pouvoir calculer leurs possibles répercussions ; que toutes les branches de la philosophie partent des mêmes postulats, et que la pluralité est donc maîtresse ; que le paradigme biopolitique est seulement un point de départ possible pour l’analyse, et que cela va bien plus loin que le catastrophisme qu’on lui connaît ; que la philosophie n’a jamais su être un bon oracle pour prédire le futur ; et qu’utiliser une généralisation aussi absurde que celle de philosophe (universaliste et au masculin) n’est rien d’autre que le symptôme d’un certain usage obsolète du discours, pernicieux, qui ne permet en aucun cas de penser des communautés plurielles, où la diversité et le désaccord sont la règle.

À contrecourant de ce panorama de textes mainstream, qui s’est rapidement fait une place dans l’opinion publique et qui semble obsédé par le pessimisme et la fatalité, ont récemment émergé de nouveaux flots de perspectives autrement plus intéressantes, qui, au-delà de signaler les exercices de pouvoir et de domination, ont également mis au jour les espaces quotidiens et minoritaires depuis lesquels il est nécessaire de commencer à affronter la situation pandémique. Il s’agit là des textes de penseurs et penseuses latino-américain(e)s qui font un tout autre genre de pari.

C’est ce que font, par exemple, Luciana Cadahia et Germán Cano, quand ils proposent une réappropriation du discours de Foucault qui, en plus d’insister sur la description des dispositifs de pouvoir, mentionnent les résistances possibles pour la création de nouveaux dispositifs gouvernementaux favorisant l’émancipation et l’égalité. C’est ce que fait Rosaura Martínez, quand elle se rappelle que la lutte féministe n’est pas terminée et qu’elle ne doit pas perdre de vue l’essentiel, même en temps de pandémie. C’est aussi ce que fait María Antonia González, qui montre l’importance de la réflexivité calme dans des aspects quotidiens pendant ce contexte de confinement, avec ses exagérations et ses apories. Ensemble, Martínez et González ont récemment publié un texte où elles approfondissent le concept de vie et d’autres aspects qui nécessitent une réflexion. Alejandra Rivera participe également de ce mouvement quand elle offre d’importantes précisions conceptuelles dans les débats contemporains. Cristina Rivera Garza, également, dans une chronique qui nous oblige à penser à la responsabilité, à la distance, à une égalité inexistante mais possible. C’est ce que font plusieurs philosophes mexicains depuis différents pays au sein de ce projet (pensarlapandemia.com) convoqué par Arturo Aguirre : projet dans lequel se rejoignent diverses orientations et différents degrés d’expérience, qui font la lumière sur des aspects relatifs au soin, à la culture de soi, à l’empathie et à l’habitation des espaces. C’est ce que fit, dès les premiers instants, José Landa, lorsqu’il proposait une problématisation complexe de la situation, depuis des horizons théoriques non-nécessairement biopolitiques dans le but de proposer un état de peste

Luciana Cadahia

Ce panorama, par chance, continue de grandir. Il est souhaitable que les flots de ces discours permettent de désarticuler le discours catastrophiste de la philosophie mainstream, et que se réinstalle l’idée selon laquelle la philosophie est avant tout une pratique, une activité rigoureuse, réfléchie, qui traite de l’actualité et qui est capable, non seulement de penser et de problématiser des réalités spécifiques, mais également d’inciter la transformation de ces réalités et de ces problématiques.

Il serait souhaitable, enfin, que les discours sur le soin, sur la libération, sur la réflexion et l’égalité puissent récupérer d’autres discours qui, dans le même sens, se produisent depuis des décennies. Il serait ainsi possible de consolider des formes éthiques et politiques qui se superposent aux discours, aujourd’hui dominants, de la désolation et de la catastrophe. Heureusement, cela ne dépend d’aucune prédiction du futur, mais plutôt -et complètement- de nous-mêmes.

México City, le 17 avril 2020

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