Les nouvelles fosses communes: cadavres en isolement

O. Moisés Romero

Il existe des images des fosses communes qui condamnent l’humanité, depuis l’extermination nazie, rwandaise, celle du franquisme en Espagne ou encore les fosses clandestines au Mexique ; toutes sont des preuves de la violence massive et il convient de leur faire une place conceptuelle toute particulière. Cependant, il est tout aussi important, aujourd’hui, de distinguer les fosses communes à cause des pandémies qui en justifient l’usage en tant que mesure sanitaire faisant face à la menace que la mort représente pour la santé publique.

Ces quelques derniers jours, les médias nous ont d’abord couverts de chiffres, puis, à la vue de l’état de fatigue générale et de la répétition des images, ils sont revenus à une sorte de normale. Dans ce contexte de normalisation généralisée, les pays sont en alerte sanitaire : des milliers de cadavres dus au COVID-19 s’entassent dans le monde entier, et on tente de les gérer à renforts de fosses communes. Cela répond à cette interrogation qui se donne à entendre autour du monde : que faire de tant de corps morts du COVID-19 ?

La fosse commune est une mesure qui a déjà été utilisée à travers l’histoire, et qui porte la marque de la tragédie et des maux qui portent atteinte à l’humanité. Depuis ses origines, la communauté humaine a, dans la maladie et la violence, produit des fosses communes : les fosses sont les traces d’une production ainsi qu’une conséquence afin de pouvoir gérer la mort massive[i].

Mais l’expression de la mort massive dans les fosses communes s’étend aujourd’hui, à cause du COVID-19, à Hart Island, Guayaquil, Téhéran, San Vicente de Córdoba et d’autres endroits de la planète[ii]. Lorsqu’un trou est creusé pour y accueillir un corps mort de la maladie, lorsque les espaces, les îles, les sentiers et les chemins du monde s’ouvrent pour recevoir des cadavres, c’est une toute nouvelle représentation de la vie humaine qui nous est révélée.

Le monde qui, il y encore quelques mois, était celui de la surproduction et de la consommation de masse, de l’offre et de la demande, celui-là même qui, il y a quelques mois, ne se doutait encore de rien, qui vivait dans l’accélération du temps et de l’espace, qui percevait la tragédie humaine des fosses de la violence au Mexique[iii], s’est alors trouvé bouche bée. L’humanité se confronte désormais à la lourde tâche de prendre en charge les cadavres, à grands renforts de trous et de tranchées.

Ainsi, nous parlons d’une communauté de la mort, parce que la mort commune met aussi en évidence la vie en commun. La trace des tranchées qui accueillent un corps, puis un autre par-dessus, implique de se demander  si la communauté humaine se réserve seulement à la vie productive ou à l’accélération des formes de vie. Comme Peter Pál Pelbart l’affirme : «pour produire une éthique qui contemple également l’extravagance et les lignes de fuite, les nouveaux désirs émergents de communauté, les nouvelles formes d’association qui surgissent des contextes les plus prometteurs ou désespérants.»[iv]

Vivre ou mourir du COVID-19 implique déjà le contexte, plein de défis et d’augures, d’une mer de propositions portant atteinte aux vivants et aux morts. Quand la mort massive apparaît dans le monde, nous la confrontons encore avec des approches mystérieuses à propos du cadavre, en ne pensant que des corps individualisés qui représentent une menace majeure en temps de pandémie. Seulement, penser les cadavres amoncelés dans une fosse commune, c’est penser les corps en isolement. Il convient effectivement de parler d’une géométrie de pouvoir de la mort, pour reprendre l’expression de Doreen Massey. Lorsque le monde se creuse et s’altère pour qu’y soit creusée une fosse, c’est l’espace même qui s’en trouve modifié, puisqu’il est délimité et modifié pour isoler ces morts qui représentent une menace pour les vivants.

Hart Island, aux États-Unis, est à ce jour la plus grande fosse commune du COVID-19 : elle se dessine elle-même comme une géométrie au sein d’un lieu de réclusion, dont les détenus eux-mêmes sont en charge de l’édifier[v].

Mon collègue Giovanni Perea affirme que, justement cette fosse « coïncide avec l’étymologie de l’isolement, mettre en île ». Hart Island est un cas exceptionnel en ce qu’il répond à une géométrie de la nécropolitique et pas seulement du pouvoir. Effectivement, y est administrée la mort (qui doit mourir ou qui peut vivre ?) mais aussi la question suivante : que faire avec les morts du COVID-19 et où doivent-ils être laissés ?

Cet exemple exceptionnel fait fonctionner à toute vapeur les gouvernements du monde entier pour se préparer aux milliers de morts avec des cimetières, des crematoriums et des fosses mais il fait également la lumière sur la situation de saturation des centres de santé et des hôpitaux où il s’agit désormais de choisir qui vit, et qui meurt[vi]. En somme, la fosse commune s’avère être un critère fondamental afin de comprendre les difficultés que rencontre l’humanité à travers l’histoire.

Finalement, les différences et les singularités s’annulent dans une fosse. De cette façon, les fosses communes dans le monde sont une structure d’enterrement bien connue, qui ne distingue ni genre, ni race, ni classe sociale. Dans une certaine mesure, la fosse commune est l’empreinte que l’humanité laisse à partir des conflits qu’elle soutient ou qui la traversent. Les fosses communes ont donc une fonction rudimentaire, mais également une fonction sanitaire et d’exclusion.

Qui s’imaginait, il y a encore deux mois, qu’en plein vingt-et-unième siècle, on aurait à creuser une fosse commune pour des milliers de corps aux États-Unis ?

Puebla, 18 avril 2020.


[i] Voir Aguirre Arturo, (2006), Nuestro espacio doliente, Puebla: Afinita.

[ii] De la Fuente, M. (2020, abril 13). Escarba Matamoros fosas para muertos por Covid-19. Récupéré le 17 avril 2020, de https://www.elnorte.com/aplicacioneslibre/preacceso/articulo/default.aspx?__rval=1&urlredirect=https://www.elnorte.com/escarba-matamoros-fosas-para-muertos-por-covid-19/ar1918659?referer=–7d616165662f3a3a6262623b727a7a7279703b767a783a—

La Nueva. (2020, abril 11). Cavan fosas en cementerio San Vicente de Córdoba para afrontar pandemia. Récupéré le 17 avril 2020, de https://lmdiario.com.ar/contenido/214842/cavan-fosas-en-cementerio-san-vicente-de-cordoba-para-afrontar-pandemia

La Jornada. (2020, marzo 13). The Guardian: Irán construye fosas en medio de brote de Covid-19. Récupéré le 17 avril 2020, de https://www.jornada.com.mx/ultimas/mundo/2020/03/12/the-guardian-iran-construye-fosas-en-medio-de-brote-de-covid-19-8543.html

Antoñanzas, M. A. (2020, abril 11). Noticias de la pandemia de coronavirus este Viernes Santo. Récupéré le 13 avril 2020, de https://cnnespanol.cnn.com/video/coronavirus-ronda-global-portaviones-francia-time-nueva-york-pkg-seg-miguel-angel-antonanzas/

[iii] Expresión Forense. (2020, abril 5). Excavación en fosas clandestinas suspendido por COVID-19. Récupéré le 7 abril 2020, de https://www.expresionforense.com/post/excavaci%C3%B3n-x-covid-19

[iv] Voir. Pál Pelbart, Peter, (2009) , Filosofía de la deserción, Traducción Santigo García al, Tinta Limón: Buenos Aires, p. 41.

[v] Baez Yahair. (30 de marzo de 2020). La isla de los muertos sin nombre. International Pandemic Project: Puebla., récupéré de pensarlapandemia.com

[vi] Zamarrón, I. (2220, abril 12). Cementerios capitalinos se alistan para el golpe del Covid-19. Récupéré le 15 avril 2020, de https://www.la-prensa.com.mx/metropoli/cdmx/cementerios-capitalinos-se-alistan-para-el-golpe-del-covid-19-5090973.html

Uno Tv. (2020, abril 3). En Puerto Vallarta, Jalisco, preparan fosas para víctimas por COVID-19. Récupéré le 10 abril 2020, de https://www.unotv.com/noticias/estados/jalisco/detalle/coronavirus-en-puerto-vallarta-jalisco-preparan-fosas-para-muertos-429155/

Responder

Por favor, inicia sesión con uno de estos métodos para publicar tu comentario:

Logo de WordPress.com

Estás comentando usando tu cuenta de WordPress.com. Cerrar sesión /  Cambiar )

Google photo

Estás comentando usando tu cuenta de Google. Cerrar sesión /  Cambiar )

Imagen de Twitter

Estás comentando usando tu cuenta de Twitter. Cerrar sesión /  Cambiar )

Foto de Facebook

Estás comentando usando tu cuenta de Facebook. Cerrar sesión /  Cambiar )

Conectando a %s