La dystopie est déjà là (Chroniques de la Bestiole II)

Jorge Novella Suárez

Et apparurent toutes sortes de braillards, nous décrivant, comme sur un marché persan, ce qu’il était en train de se passer, nous alarmant avec emphase : moi, je vous l’avais bien dit. Il s’agit là d’une nouvelle espèce qui abonde entre les journalistes, les économistes, les sociologues, les « philosophes du prêt à porter » et les hommes et femmes politiques d’extrême-droite ; tous sont devenus experts et tous partagent une caractéristique commune : une habileté innée à prédire le passé. Les faiseurs d’opinion semblent imiter un personnage de South Park, le Captain Konstadt qui sait toujours tout mais a posteriori : lui savait l’ampleur du désastre, et il possède tous types de solutions aux problèmes… qui ont déjà été surmontés.

D’un autre côté, les ineffables Agamben et Zizek nous parlent d’un nouvel état d’exception avec pour horizon un nouveau camp de concentration. Ils nous parlent de la fin du capitalisme… Ce sont les apocalyptiques du postmodernisme : toute ineptie et toute hyperbole est bonne à prendre si elle me mène au succès.

Adieu à l’analyse critique propre à une philosophie qui accomplit sa mission face à la société, mais qui se laisse subjuguer par le nouveau. Tout se doit d’être instantané et immédiat, et, puisqu’aujourd’hui est obsolète, il nous faut inventer demain. Et c’est ainsi que la réalité dépassa la fiction et les fausses croyances religieuses. La dystopie est déjà là.

De Ben Laden au COVID-19, de l’incertitude propre à la société du risque, nous sommes passés, en à peine quelques années, des bombes djihadistes à Madrid, Paris et Londres à un ennemi invisible et silencieux, sans visage et omniprésent. La guerre contre la bestiole, contre le virus, est une métaphore dont tous abusent, surtout les médias ; nous en acceptons l’usage journalistique bien que cette analogie ait ses limites. Rien de bien différent à une guerre. Le retour de la rhétorique.

La capacité d’analyse ainsi que l’information rigoureuse se sont perdues. La plupart des journalistes se lancent corps et âme dans la nouvelle du jour, cherchant le nouveau : hier est un cadavre qui n’intéresse plus personne dans une frénésie qui ne mène qu’aux fake news et autres théories « conspiranoïaques »… parce que cela fait vendre plus, beaucoup plus. Si nous ajoutons à cela la quantité de fous, de freaks, de déboussolés et d’ignorants qui peuplent nos réseaux sociaux, nous sommes face à un panorama que seule la réalité dépasse. La dystopie, représentation fictive d’une société future aux caractéristiques négatives menant l’homme à son aliénation, est ici représentée par la mort de dizaines de milliers d’hommes et de femmes. C’est pire encore : je suis aliéné, donc je suis. Je suis atteint du COVID-19, donc de nombreux de mes écrits mourront avec moi, sans jamais être publiés.

Personne ne pouvait imaginer que, cent ans après la grippe espagnole, nous serions en train de combattre une épidémie provoquée par un virus de la même famille. La grippe de 1918 (https://gacetamedica.com/investigacion/la-gripe-espanola-la-pandemia-de-1918-que-no-comenzo-en-espana-fy1357456) avait tué, en un an, entre 20 et 40 millions de personnes, avec de forts taux de mortalité infantile. Les premiers cas se trouvaient sur la base militaire de Fort Riley, au Kansas (USA), le 4 mars 1918 ; bien que durant l’automne de l’année précédente quatorze campements militaires avaient déjà subi une vague annonciatrice de la maladie.

Personne n’est préparé pour enrayer une telle épidémie, c’est un fléau mondial. De l’Italie à l’Espagne, au Mexique, au Pérou, aux États-Unis ou au Royaume Uni, etc. Je n’entrerai pas ici dans le détail des diverses théories sur la provenance du virus. Je m’en garderai aux faits : la Chine a dupé le reste du monde et a fait sa première communication internationale officielle trois mois après la confirmation du premier contaminé. Le régime dictatorial a grandement simplifié les choses : aucune conférence de presse quotidienne, aucune information, et tout est passé sous contrôle physique et digital. Le philosophe Sud-Coréen Byung Yung-Chul Han, professeur à l’Université des Arts de Berlin, a affirmé, dans un article aussi diffus que confus et contradictoire (The Viral Emergency and the World of Tomorrow, El País, 22 mars), que les États asiatiques « ont une mentalité autoritaire, qui provient de leur tradition culturelle (confucianisme). Les personnes sont moins réticentes et plus obéissantes qu’en Europe. La confiance en l’État est également plus grande… pour faire face au virus, les asiatiques misent tout sur la surveillance digitale ». S’ils ont pu combattre efficacement le coronavirus, c’est grâce à des manquements aux droits humains et à une biopolitique digitale qui contrôle tout, via smartphones et drones, où la « sphère privée » n’existe pas, etc.  L’Europe démocratique, celle qui protège ses frontières, l’État de droit et les Droits de l’Homme avec beaucoup de liberté, manque de sécurité. C’est le vieux binôme, auquel nous ajouterons une certaine dépendance pharmaco-médicale.

En réveillant Byung Yung-Chul Han, la bestiole était toujours là.

Murcia, le 8 avril 2020.

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